Mes campagnes
AU RÉGIMENT DE PERCHE
J'abandonne la maison paternelle. - En route pour la Rochelle. - A l'île de Ré. - Je m'engage comme musicien dans le régiment de Perche (6 mars 1791). - A Brest. - A Fort-Louis. - La guerre est déclarée. - Au camp de Plausen. - Nos officiers émigrent. - La France est envahie. - Nous marchons en Champagne. - A Sainte-Menehould. - Bataille de Valmy (20 septembre 1792). - Louis-Philippe ÉGALITÉ. - Retraite des Prussiens- Retraite des Prussiens. - Le roi de Prusse et Dumouriez. - Au camp de Saint-Vandel. - En route pour le dépôt de Strasbourg. - A l'hôpital. - Retour au régiment. - A Bitche, nous nous engageons dans le 6e bataillon de la Haute-Saône (10 décembre 1792).
Entré au chapitre de Sainte-Radégonde de Poitiers, comme enfant de chur, à l'âge de quatre ans et demi, j'y restai pendant plus de dix ans. La révolution vint, et, comme les chapitres étaient supprimés, on me renvoya. Mon père, qui était tailleur de pierre, me fit travailler avec lui. Le métier ne me plut pas et je résolus bientôt de quitter ma famille et de me faire soldat. Mais, ayant communiqué mon dessein à mes parents, ils me décidèrent à rester encore quelque temps au milieu d'eux. Cependant au bout de quelques jours, comme je m'ennuyais beaucoup, je pris la résolution de partir sans rien dire. Un matin, me trouvant seul, je prends mon paquet, quelque argent et je me mets en route pour la Rochelle où j'avais un oncle.
Me voilà donc en chemin, non pas sans inquiétude : je regardais sans cesse derrière moi croyant toujours que l'on me poursuivait. J'arrivai le soir même à Saint-Maixent et le lendemain j'étais à Niort.iort. J'avais, dans cette ville, un ami qui était musicien dans le régiment de Lorraine-cavalerie. J'allai le voir et le priai de tâcher de me faire engager. Il fit bien des démarches, mais j'étais trop bel homme, on ne voulut pas de moi. Après deux journées de séjour à Niort, je m'acheminai vers la Rochelle. En arrivant, j'allai voir mon oncle qui me reçut assez mal. Le lendemain je rendis visite au chef de la musique du régiment de la Sarre et le priai de me proposer comme musicien ; mais je fus aussi heureux qu'à Niort, ni mon âge ni ma taille ne pouvaient convenir. Cependant mes finances baissaient et mon oncle ne paraissait pas disposé à les renouveler, je pris donc le parti d'aller à l'île de Ré, où le régiment de Perche était en garnison. J'avais une lettre de recommandation pour un musicien, qui me fit bien accueillir. Je fus présenté au colonel, comte de la Ferté, qui refusa tout net de m'engager, disant qu'il avait assez d'enfants dans son régiment.
Cependant le chef de la musique, qui avait éprouvé ma force, ne se tint pas pour battu. Il me conduisit chez le capitaine de musique qui, à son tour, voulut savoir quelles étaient mes connaissances musicales. Il me donna d'abord un recueil de romances que je chantai fort bieen, puis un concerto de clarinette dont je me tirai probablement bien, quoiqu'il fut difficile, car le capitaine me proposa de me garder auprès de lui afin de cultiver les heureuses dispositions que j'avais pour la musique, me promettant de me traiter comme son fils. Moi, qui croyais que mon bonheur serait au comble lorsque je serais soldat, je refusai ces belles propositions et priai seulement le capitaine de me faire recevoir dans sa compagnie. Il me le promit, et, le lendemain, j'étais soldat-musicien (6 mars 1791).
On me donna une clarinette, instrument dont je jouais un peu, et, au bout de quelques jours, je pus commencer mon service, vêtu d'un vieil habit qui me descendait jusqu'aux talons : on n'avait pu en trouver à ma taille, ce qui ne m'empêchait pas d'être content comme un roi. Mon contentement ne fut pas de longue durée. J'allais tous les jours voir faire l'exercice et je m'étudiais à faire comme les conscrits. Me voyant d'aussi bonne volonté, on m'intima l'ordre de venir chaque jour à la manuvre pour mon propre compte. Cela ne faisait plus mon affaire et me déplaisait beaucoup. Je demandai au caporal, qui était chargé de m'instruire, s'il n'y avait pas quelque expédient pour m'exempter de l'exercice. Il me conseilla de dire à mon capitaine que j'avais mal au cou, que je ne pouvais pas tourner la tête. Je le fis et je fus exempté jusqu'à ma guérison qui ne vint pas vite. Quelques jours après on me fit signer mon engagement et à cette occasion on me toisa : j'avais 4 pieds et 10 pouces1.
Au bout de quelques mois nous reçûmes l'ordre de quitter l'île de Ré. Nous vînmes à la Rochelle, puis nous passâmes à Nantes et de là à Brest, notre nouvelle garnison. Jusqu'à présent j'avais reçu la paye ordinaire du soldat, 3 livres par mois; mais notre second basson ayant pris son congé, on me donna sa place. Mon capitaine me fit passer à l'état-major et j'eus dès lors 21 livres 10 sous. J'étais gros seigneur; je n'étais plus susceptible d'appel, ni de corvée, je vivais avec les sous-officiers.
Je me trouvais probablement trop heureux; car un de nos bataillons ayant reçu l'ordre d'embarquer, j'allai avec deux autres musiciens prier le colonel de nous incorporer comme soldats dans le bataillon expéditionnaire. Il nous refusa et nous ne pûmes mettre suite à nos projets d'expédition maritime. Du reste l'ordre fut changé, on nous fit partir tous pour Verdun où nous devions aller tenir garnison. Mais, arriv&eacés à Châlons, on nous dirigea sur Fort-Louis, où nous arrivâmes après cinquante-trois jours de marche. Nous y restâmes deux mois.
Dans cet intervalle la guerre avait été déclarée. On nous fit partir pour le camp de Plausen (près de Strasbourg), qui était commandé en chef par le général Lamorlière, et en second par le prince de Broglie. Quoique l'ennemi attaquât de tous côtés la frontière de France, nous restâmes quelque temps fort tranquilles. Nous vivions dans l'abondance, ne nous occupant que de manuvres et de fêtes. Nous reçûmes un jour la visite du maréchal Luckner, qui vint sonder les dispositions de notre armée pour le roi. Il trouva peu de sympathie parmi les soldats, malgré tout le soin qu'il prit pour les gagner.
Quelques jours après, ayant appris que l'ennemi entrait en France, les soldats demandèrent hautement à marcher au secours de leurs frères. Les généraux et officiers se voyant dans l'impossibilité de les retenir se retirèrent et émigrèrent. Le camp fut levé de suite et l'on nous dirigea sur les fameuses lignes de Wissembourg où l'armée de Custine vint nous rejoindre. Notre régiment fut envoyé à Lauterbourg, dans le camp retranché qui avait été formé sur les bords du Rhin, en face des légions de Condé et de Mirabeau où étaient presque tous nos officiers émigrés.
L'ordre vint bientôt de partir. L'ennemi entrait en Champagne. Nous dûmes rejoindre l'armée formée dans cette province sous les ordres du général Kellermann. Nous passâmes par Haguenau, Phalsbourg, Bar-le-Duc, Vitry-le-Français et nous arrivâmes le 19 septembre 1792 dans les plaines de Sainte-Menehould, où l'ennemi était campé.
Dès le lendemain matin de bonne heure j'entendis ronfler le canon. Le tambour ayant battu aux vivres, j'allai à la viande avec un de mes camarades. L'endroit où se faisait la distribution était éloigné du camp et nous attendîmes longtemps avant que notre tour vînt d'être servis. Aussi à notre retour ne trouvâmes-nous plus personne au camp : notre régiment avait changé de position. Nous nous mîmes à sa recherche et comme nous ne pûmes obtenir aucun renseignement, nous marchions à l'aventure. Arrivés sur une hauteur, nous découvrîmes de tous côtés des troupes; mais l'éloignement nous empêchait de reconnaître les uniformes. Nous allions cependant descendre le coteau, lorsqu'un officier vint sabre en main fondre sur nous, nous criant : «Arrêtez, scélérats.» Il nous prenait pour des déserteurs. Sans lui nous allions à l'ennemi; car le gros de troupes que nous avions vu, c'étaient des Prussiens. Nous lui expliquâmes que nous étions égarés et le priâmes de nous indiquer la position de notre régiment. Il nous montra un moulin à vent et nous dit que nous devions trouver notre brigade près de là.
Nous nous mîmes de suite en marche, et, pour abréger la route, nous voulûmes descendre directement la colline sur laquelle nous nous trouvions; mais les boulets qui sifflaient sur nos tètes nous forcèrent à prendre un chemin moins direct mais aussi moins dangereux. C'est là que je vis pour la première fois des morts et des blessés. J'éprouvai d'abord une pénible sensation; mais j'en vis bientôt un si grand nombre que je m'y habituai et ma sensibilité fut cuirassée pour bien longtemps.
J'eus bientôt rejoint mon régiment, qui prenait part au combat. Au moment où le feu était le plus animé, le fils du duc d'Orléans, surnommé général ÉGALITÉ (Louis-Philippe), vint au milieu de notre musique et nous dit : « Musiciens, il y a assez longtemps que l'on joue Ça ira, jouez-nous donc Ça va.» A l'instant nous nous mîmes à jouer et toutes les musiques en firent autant. Mais cela ne dura pas longtemps; car le morceau était à peine commencé que deux de nos musiciens étaient blessés et un tué, ce qui fit bien vite cesser la musique. Pour moi je n'étais pas trop rassuré, car c'était la première fois que je voyais le feu. Heureusement j'en fus quitte pour avoir mon habit tout emplâtré de la cervelle d'un officier qui fut tué à quelques pas devant moi. La même décharge d'artillerie qui nous avait épouvantés, avait emporté vingt et un hommes du premier rang de notre cinquième compagnie. Nous étions obligés de nous coucher par terre à chaque instant pour éviter les éclats d'obus.
Dans la matinée on ramassait bien des blessés pour les porter au village. Mais l'ennemi ayant dirigé quelques pièces de canon dans le fond où il fallait passer, il arriva que ceux qui portaient les blessés étaient tués en même temps que les blessés. Aussi fut-on bientôt obligé de forcer les soldats à faire ce service et beaucoup de malheureux périrent faute de soins. A ce propos, je me rappelle avoir vu un soldat porter un blessé sur ses épaules. Ce dernier eut la tête emportée par un boulet et celui qui le portait marcha encore plus de dix pas sans s'en apercevoir. Quelque étonnant que paraisse ce fait, j'en garantis la vérité.
Ce combat, qui porte le nom de BATAILLE DE VALMY, à cause du petit village de ce nom près duquel il fut livré (20 septembre 1792), dura depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir. Notre régiment resta dans la même position, pendant tout ce temps, la pluie sur le dos, dans des terres grasses et sans vivres. L'action avait été trop chaude pour que l'appétit pût venir pendant la journée; mais le soir on songea à manger. Les soldats se rendirent au village et trouvèrent dans quelques maisons du pain que les Prussiens avaient fait préparer la veille fort à propos pour nous. On en trouva surtout dans le moulin à vent auquel on mit le feu, après avoir attaché le meunier aux ailes, sans doute parce qu'il avait trop bien reçu l'ennemi.
Nous étions à nous chauffer au feu du moulin, lorsque nous reçûmes l'ordre de changer de position. Nous nous mîmes en marche au milieu des terres labourées qui avaient été imbibées d'eau toute la journée. Mes sous-pieds de guêtre se cassent, mes souliers à tout instant restent dans la boue. Un train d'artillerie passe, je monte sur une pièce de canon; mais on vient bientôt me faire descendre. La terre n'est plus qu'une pâte : je ne tarde pas à perdre un de mes souliers. Un escadron de cavalerie arrive, je lui fais place au plus vite et je perds mon autre soulier. Me voilà donc, la nuit, seul et nu-pieds au milieu de véritables fondrières et sans savoir où me diriger; j'avais perdu tout à fait la ligne de ma division. Je trouve bientôt un compagnon d'infortune, un sergent qui, comme moi, s'est écarté et ne sait plus où porter ses pas. Nous continuons notre route à la grâce de Dieu; mais nous sommes arrêtés au bout de quelque tempss par un aide de camp qui nous apprend que nous sommes près de l'ennemi et qui nous indique la position de notre brigade. Nous suivons ses indications et avec beaucoup de peine et une marche de toute la nuit, nous arrivons à la pointe du jour à notre régiment.
Je trouvai tous mes camarades couchés dans la boue; je m'apprêtais à en faire autant, car j'étais harassé de fatigue, lorsque le colonel, qui était près de là, m'appela et me demanda d'où je venais et pourquoi je n'avais pas fait route avec le régiment. Je lui racontai ce qui m'étais arrivé. Il en fut tellement touché qu'il eut la bonté de demander pour moi aux soldats qui l'entouraient une paire de souliers. Il en trouva une qu'il paya six francs et qu'il me donna. Puis, il me fit servir une bonne goutte d'eau-de-vie et s'informa de ma position, de mon &accirc;ge (j'avais alors à peine dix-sept ans et j'étais petit et mince). « Petit, me dit-il, vous êtes bien jeune; mais vous en avez déjà plus vu hier, que tous nos anciens dans les guerres de Hanovre.»
Au jour, les troupes sous les armes s'attendaient à la reprise du combat. Mais le général en chef Dumouriez négociait en secret une trêve avec le roi de Prusse. Notre régiment fut désigné pour former la garde du général Kellermann, qui était logé à Dampierre. Pendant que nous étions cantonnés dans ce pauvre village, on vint nous annoncer que le roi de Prusse allait passer pour se rendre à Sainte-Menehould, auprès du général Dumouriez. On nous fit mettre en grande tenue, et le roi, avec le duc de Brunswick, passa devant notre régiment. Le général Kellermann fut invité par eux à les accompagner à Sainte-Menehould, mais il refusa. Peu de jours après nous levâmes le camp et nous fûmes destinés à conduire les Prussiens au-delà des frontières.
Notre marche fut longue, nous ne faisions que deux ou trois lieues par jour en bivouaquant toutes les nuits. Il fallait donner le temps aux Prussiens d'évacuer leurs blessés et leurs malades qui étaient t dispersés de tous côtés. Leurs chevaux ne pouvaient plus marcher, de telle sorte que si nous eussions poussés un peu plus vivement, ils auraient été obligés de laisser leur artillerie et leurs bagages en notre pouvoir. Nous ne les quittâmes qu'à Longwy, dont ils s'étaient emparés un mois auparavant et qu'ils s'empressèrent d'évacuer.
On nous envoya alors en Lorraine. Nous y étions trop bien pour y rester longtemps. Avant la fin de l'année, nous reçûmes l'ordre de partir pour Sarrelouis, où l'on rassemblait une armée sous les ordres de Beurnonville, pour marcher sur Trèves. Nous fîmes partie de l'avant-garde commandée par le général Ligueville. On nous dirigea sur Saarbruck, Homburg, puis près de Saint-Vandel, où l'on forma le camp. Nous étions alors au mois de novembre : la saison était dure. Il nous fallait coucher sous la tente par la pluie et le froid. Cela ne me plaisait pas beaucoup. Aussi, ayant quelque argent, j'allai loger en ville avec mes camarades. Nous y restâmes trois jours.
Pendant ce temps mes camarades, les autres musiciens, qui s'ennuyaient au camp, trouvèrent le moyen de le quitter. Un d'eux avait la gale, il s'imaginèrent de dire que nous l'avions tous et ils parvinrent à fa; faire signer, par le chirurgien-major qui n'y regardait pas de si près, un billet d'hôpital pour eux et même pour moi. Nous étions que neuf en tout, huit musiciens et la grosse caisse. On vint me trouver à la ville et me conter cette nouvelle. Cela m'ennuyait bien d'aller à l'hôpital sans être malade, mais je ne pouvais pas me séparer de mes camarades. Notre dépôt était à Strasbourg : c'est vers cette ville que nous nous dirigeâmes, avec nos instruments; car le colonel s'était refusé à nous les laisser mettre au fourgon, en nous disant qu'un musicien ne devait pas plus se séparer de son instrument qu'un soldat de son fusil.
Notre route se passa assez gaiement, nous étions en fonds, on nous avait payé un mois au moment de notre départ. Entre Tholey et Sarrelouis, nous rencontrâmes le général Beurnonville. Et comme nous n'étions pas sur la route, pour éviter la boue, il crut que nous cherchions à nous cacher. Il envoya un officier pour savoir qui nous étions et où nous allions. Mais trouvant son aide de camp un peu trop lent, il vint lui-même au galop sur nous en nous traitant de scélérats, de déserteurs et nous menaçant de faire braquer une pièce de canon sur nous. Cela lui aurait ét&eaccute; bien facile, car il était suivi d'un immense train d'artillerie. Un vieux musicien, notre doyen, s'avança vers lui et lui dit : - « Général, j'ai vingt-quatre ans de service; bien des boulets m'ont passé sur la tête et ne l'ont pas fait baisser. Ni vous, ni vos canons ne me font peur. Nous ne sommes point des déserteurs, ni des scélérats comme vous le dites. C'est avec la permission de nos chefs que nous allons à l'hôpital, car nous sommes malades et sans cela nous n'aurions point abandonné nos drapeaux. - Allez donc au diable, répondit le général un peu radouci, et que je ne vous revoie plus. »
Nous nous arrêtâmes à Sarrelouis où l'on nous mit loger chez un boulanger qui ne put nous procurer pour chambre à coucher que son grenier à foin. Dès le point du jour nous étions debout et nous étions déjà partis, lorsqu'un de nos camarades s'aperçut qu'il oubliait ses culottes. Il les avait laissées pour se mettre dans le foin, et ayant un bon caleçon, il ne s'était aperçu qu'en plein air de son oubli.
A Bitche, nous nous trouvâmes logés avec des officiers d'un bataillon de volontaires qui venait de se former. Ils nous proposèrent de nous engager en nous promettant de bons appointntements. Sans l'opposition de deux d'entre nous qui servaient depuis très longtemps dans le régiment et qui ne pouvaient se décider à le quitter, nous aurions fait affaire. Nous nous contentâmes de pitancer aux dépens des officiers qui nous avaient payé la régalade après la musique que nous leur avions faite. Le lendemain nous étions sur la route de Strasbourg où était notre dépôt.
A notre arrivée dans cette ville, nous nous rendîmes chez le commandant qui nous reçut assez mal. L'ayant prié de profiter de notre séjour à l'hôpital pour faire restaurer nos instruments qui étaient en fort mauvais état (le mien n'avait que des clés de plomb que j'avais faites moi-même), il nous répondit : - « Si vos clarinettes sont cassées, j'en ai d'autres en magasin qui sont solides, vous pouvez choisir. » C'étaient des clarinettes de cinq pieds2 qu'il nous offrait. Nous n'acceptâmes pas, bien entendu. Le lendemain il nous fallut entrer à l'hôpital. Nous fûmes bientôt las d'être malades : nous sortîmes comptant rester au dépôt. Mais au bout de quelques jours on nous intima l'ordre de rejoindre le régiment, et il fallut se mettre en route par le même chemin.
Arrivés à Bitche, nous rencontrâmes les officiers que nous avions déjà vus. C'étaient pour la plupart des jeunes gens de bonne famille, qui tout frais sortis de leur pays avaient le gousset bien garni. Ils nous payèrent de nouveau bombance et firent de nouvelles instances pour nous garder avec eux, si bien qu'à la fin nous y consentîmes. C'était une espèce de désertion, mais il y avait alors un tel désordre dans l'armée que nous étions sûrs de l'impunité. Du reste nous avions pour complices les officiers du bataillon. Le conseil d'administration nous signa à tous un engagement et dès lors je fis partie du 6e bataillon de la Haute-Saône avec soixante francs de haute paye par mois (10 décembre 1792). Nous fîmes q quelques recrues, et nous eûmes bientôt une musique excellente.
2 Ce sont des fusils !